Partager l'article ! Un cinquième prix au concours Eléanuit, bof: Jeudi 25 février   ...
Jeudi 25
février Un 5° prix à un concours de nouvelles, bof
Le courrier est arrivé , cinquième prix au concours Eléanuit, thème le chocolat
La nouvelle va donc être publiée dans un recueil.........que personne ne lira. Elle est donc grillée pour un autre concours, et seuls les deux premiers prix reçoivent un chèque. Je
ne suis donc pas ravie.........tellement pas ravie que, puisqu'elle est grillée, je vais la publier aussi ici. Et toc!
Initiation
Tribale
Je trottais le nez au vent, le carnet de dessins dans la poche, l’humeur plutôt vagabonde et portée à l’allégresse. L’été ne s’était pas
tout à fait sauvé, il restait encore assez de soleil pour redonner vie à mes taches de rousseur, et pas trop, pour ne pas gâter le plaisir de marcher dans la ville. J’écoutais la musique de mes
pieds sur le trottoir quand soudain, je les aperçus, loin de moi, inaccessibles et attirants.
Le nez derrière la vitrine, j’observais les lieux, je voyais bien que les fidèles à l’intérieur n’étaient pas de mon clan, nous ne portions pas les mêmes signes
ethniques. Leurs peintures tribales étaient plus subtiles que les miennes, mêlant les pigments rares et coûteux, révélant la caste tout en semblant invisibles, leurs parures étaient d’acier et de
métaux précieux enrichis de pierres fines ou rares.
Impossible d’entrer. J’étais certaine que je ne saurais pas cheminer en ces lieux hostiles, que je serais vite repérée comme une intruse et que l’on me jetterait dehors,
ou bien même pire, que je sortirais de moi-même, chassée par les sourires ironiques et méprisants.
Un dernier coup d’œil aux trésors convoités, et je continuai mon chemin pour me réfugier là où je me sentais chez moi, là où une longue fréquentation m’avait permis de
connaître tous les usages, tous les rites, là où je venais me ressourcer en énergie et en joie de vivre : le musée.
Derrière les portes à tambour, ici, rien d’inquiétant, je savais vers quel bureau aller pour demander une place, trouver parmi les
signes cabalistiques celui qui me dirait si j’avais droit à un tarif réduit, ou bien s’il allait falloir sortir de mon sac le porte-monnaie qui sonnait toujours creux, en extraire les quelques
pièces qui me permettraient de continuer mon voyage rituel.
Mon ticket dans la main, je savais exactement où aller pour me débarrasser du manteau inutile. Nous échangeâmes avec l’officiante, les cadeaux habituels, vêtement contre
reçu, avec le sourire de connivence des initiés et les paroles de circonstance.
Je déposai mon image entre les mains noires du vigile de l’entrée, qui déchira sa part symbolique en guise d’offrande aux dieux du musée et me tendit le reste. Je remarquai en passant, que désormais, il fallait appartenir à une tribu africaine pour avoir le droit de garder les musées, certainement le résultat d’un nouveau pow wow entre les nations.
La première caverne était sombre, les toiles de Pollock répondaient aux objets rituels des amérindiens, faisaient écho aux peintures d’André Masson.
Entre les aplats colorés de bruns, de verts, d’ocre, se tordaient en constructions étranges les seins lourds d’une déesse mère ou le dos d’un cheval écrasé.
Lentement, nous tournions dans la salle en une danse tribale, petit pas à gauche, petit pas à droite, une esquisse de mouvements de valse ou personne ne se touche, où chacun s’efforce de ne pas
gêner le prochain danseur, où chaque pause permet la communion des esprits sous les lumières éclairant les tableaux.
Je sentais l’énergie qui circulait pendant cette danse et la proximité des corps dans la pénombre engendrait des désirs obscurs, des frôlements imperceptibles, des coups
d’œil furtifs sur un dos qui appelait la caresse. Des regards se croisaient ou s’évitaient devant la sculpture cabrée d’une corne de chèvre. Je humais au passage une fragrance d’after
shave, un relent de tabac blond, mes yeux imaginaient la rudesse d’un lainage sous la paume de la main, la douceur d’une écharpe de soie. Tous mes sens étaient en
éveil, affamés d’une nourriture qui ne se nommait pas.
Nous descendions encore au fil des salles sombres, entrant plus profondément en nous-mêmes. Personne ne se touchait, mais les désirs se croisaient et s’enlaçaient,
la pénombre rapprochait des inconnus qui tournaient en une danse cosmique de plaisirs partagés, de tensions qui explosaient dans la lumière colorée des formes jaillissant des toiles.
Une silhouette se reculait alors, rassasiée de cette transe, et repartait dans le cercle, vers une nouvelle toile, vers un nouvel accord, jamais totalement
abouti, laissant les corps insatisfaits et les esprits heureux.
Un masque vert et rose, lunaire et vide, volait ses couleurs au tableau à côté. Cette vacuité éteignait les préoccupations futiles du moment, et générait une
autre énergie me permettant d’entrer en communion avec mes forces vives, de transcender les interdits, d’oser enfin.
Les disques roses, verts et marron revinrent à ma mémoire, il me les fallait, cette fois j’irai au-delà de mes peurs. Galvanisée par les forces obscures des totems et des couleurs, je décidai de briser le tabou.
Je repris l’escalier pour quitter l’exposition, remonter vers la réalité après une plongée dans l’intime, je sentais moi une force qui allait me permettre de briser
les limites que je m’étais imposées.
Je repassai devant le lieu jusque là interdit, le territoire du clan d’à côté, et cette fois je décidai d’entrer.
Ici, je n’avais plus de repères et je voyais bien que mon vieux duffle-coat faisait désordre.
Tant pis, nourrie de l’énergie des chamanes, je fis taire mes peurs. Je me promenai entre les tabourets hauts perchés, et les offrandes minuscules dont la valeur était
sans commune mesure avec mon expérience quotidienne, et je les aperçus, tendres, brillants et colorés.
Mais comment faire ? J’observai les autres affiliés, ils se dirigeaient d’abord vers un autel, puis près d’un deuxième, et après quelques oraisons avec le grand prêtre,
revenaient au premier où ils recevaient enfin l’objet de leur désirs. Maintenant, j’allais devoir faire le choix décisif : vert, rose ou marron.
Je savais que le vert serait onctueux et tendre, le rose acidulé et frais, le marron doux et crémeux. La tentation me vint d’emporter les trois, mais je me rappelai à temps la
réalité de ma condition et je m’entendis dire à l’officiant que je choisissais le marron.
Il le posa délicatement dans une boîte transparente et me tendit le ticket blanc que je devais remettre au maître de cérémonie suivant avec quelques pièces.
Celui-ci me donna alors le papier rose que je pouvais enfin échanger contre l’objet de ma convoitise, celui que je pensais inaccessible au commun des mortels.
Il était là, au creux de ma main, presque irréel, je ne serrais pas trop, pour ne pas l’écraser. Il brillait dans sa boîte transparente. Je ne voulais pas
l’ouvrir au milieu de ces gens qui se bousculaient, je m’enfuis avec mon trésor dans la rue, le cœur en fête, j’avais réussi.
Je le sortis délicatement de son écrin, je le humais, admirant le brillant sur le dessus, j’anticipais sur la douceur que promettait son cœur,
puis enfin j’osai. Je mordis dans un nuage de chocolat, il entra dans ma bouche, se glissa contre mon palais, le croquant délicat du biscuit se mêlant à la crème comme un duvet d’irréalité. Je le
dégustais lentement, religieusement, petite bouchée, par petites bouchée. Je fis durer ce miracle de légèreté et de saveurs jusqu’à ce qu’il ne reste plus une miette. Je remis alors la boîte dans
ma poche, preuve tangible et durable de mon initiation tribale.
Aujourd’hui, j’ai osé ce que je n’avais jamais osé, aujourd’hui, nourrie de l’énergie de Pollock et des objets chamaniques, j’ai dépassé les limites assignées à ma tribu, le
peuple des fauchés chroniques et des porte-monnaie vides.
Aujourd’hui je suis entrée chez Fauchon et j’ai mangé un macaron au chocolat.
lien vers d'autres textes de ma modeste vie d'auteur
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Tout texte qui n'a pas été primé pour de bon est recyclé illico, en ce qui me concerne ! Et cinquième prix, avec parution dans un recueil perdu, tu rigoles ? C'est pas un classement, encore moins une récompense !
Une nouvelle, ça se reprend, ça se retravaille, c'est à TOI !
Grosse bise, de Marseille.
Mais en fait c'est un texte écrit il y a deux ans dans lequel j'ai juste changé pistache par chocolat pour qu'il rentre dans le thème "chocolat".
Je en crois pss qu'il serait ressorti des tiroirs sans ça, donc il va y retourner et je vais retravailler sur du neuf!
bises et vous deux et contente de te lire ici ou sur ton blog
j'aime bien ton texte. il m'a fait sourire et m'a tenue en haleine, jusqu'au bout... Moi non plus, je ne suis pas sûre que j'oserai un jour rentrer chez Fauchon, pas plus que je n'ose, à Nantes, entrer chez Marie-Thé et François Girbaud, ou Sonia Rykiel par exemple... C'est dingue, tous les codes de "castes" que l'on peut avoir...alors qu'on se croit libre...
J'écris rarement des histoires sur moi, mais celle là est arrivée après être allée voir une exposition sur Pollock et le chamanisme à la Pinacothèque et je suis vraiment entrée chez Fauchon pour la première fois!
Si tu passes un jour par Paris, je t'en offre un! Ils sont délicieux!
Sinon, j'ai prévu d'aller au festival de nouvelles policières de Mauves sur Loire pas loin de chez toi en avril. Qui sait , tu y seras peut être.....
A bientôt sur MDA ou ici..